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tariq ramadan

  • Tariq Ramadan, non grata

    N’y aurait-il pas un rôle à jouer pour Tariq Ramadan, à la suite des attentats de novembre 2015 à Paris? Sa popularité auprès des musulmans de France ne serait-elle pas utile au gouvernement de Manuel Valls, pour faire passer un message de cohésion et d’unité nationale? «Lorsque le ministère de l’Intérieur a mis en chantier la future instance des musulmans qui a tenu sa première réunion le 15 juin dernier, peut-être qu’il aurait pu mettre dans la boucle Tariq Ramadan au titre d’intellectuel, commente l’ex-«Monsieur Islam» du ministère de l’Intérieur, Bernard Godard. Seulement, Ramadan n’est pas français, cela aurait donc été impossible.» Vraiment? À la suite des attentats de Londres en 2005, le fait que Tariq Ramadan ne soit pas anglais n’a pourtant pas empêché le ministère de l’Intérieur britannique de l’inclure à la task force (l’unité spéciale) chargée d’émettre des recommandations au gouvernement de Tony Blair... Mais le principal intéressé répondrait-il positivement à un appel de Matignon? Lorsque je lui pose la question dans ce café de la gare de l’Est, à Paris, où il m’a donné rendez-vous, nous sommes quelques semaines après l’attentat de Charlie Hebdo. «Je peux être utile», confirme-t-il, pas le seul certes mais pas plus mal placé que bien d’autres pour aider: «Parce que cela fait trente ans que j’ai l’expérience du terrain français, que j’ai étudié l’islam et que mon engagement est reconnu par de nombreux musulmans en France comme à l’’étranger.» Rien d’étonnant, selon le sociologue et membre du Parti des Indigènes de la République (PIR) Saïd Bouamama, qui milite avec lui: «Ça fait longtemps, depuis l’affaire du foulard en 2004, que Ramadan veut montrer qu’il est dispo et je suis étonné qu’il n’ait pas déjà été pris comme interlocuteur. Son discours sur la société française est bien moins critique que le mien par exemple…» On s’accommode bien de la parole du Front national, tandis que, Tariq Ramadan, lui, ce serait le diable incarné! Dans les mois qui ont suivi janvier 2015, Tariq Ramadan a multiplié conférences et interventions à la radio et à la télévision: sur BFM, sur LCP chez «Politiques» de Serge Moati, sur France info. Sur Europe 1, au club de la presse face à trois des éditorialistes français les plus renommés. «Je suis assez choqué par la manière dont il est parfois traité en France. Dernièrement sur Europe 1, c’était un véritable procès qu’on lui faisait. Les éditocrates français ont des opinions tranchées alors qu’ils ne connaissent rien du terrain», s’agace Stéphane Lacroix, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences-Po (Ceri). Auteur de Les islamistes saoudiens, une insurrection manquée, Stéphane Lacroix poursuit: «La question n’est pas d’être d’accord ou pas avec lui. On s’accommode bien de la parole du Front national, des gens infréquentables ont maintenant leur rond de serviette dans certaines émissions tandis que, Tariq Ramadan, lui, ce serait le diable incarné! C’est ce deux poids-deux mesures qui me semble particulièrement préjudiciable.» En tout cas, si Tariq Ramadan n’est pas un «béni-oui-oui», comme il le dit, il est loin d’être ostracisé sur nos ondes, malgré ce qu’il dit. Quel diagnostic Tariq Ramadan dresse-t-il de la France en 2015? Pas un diagnostic désastreux, mais celui d’«évolutions profondes et positives au sein des populations musulmanes». «Nous n’assistons pas à l’émergence d’un nouveau communautarisme mais au dépassement d’un ancien cloisonnement. Il y a de plus en plus de jeunes musulmans qui réussissent dans les médias, l’enseignement, le sport, la culture et tous les corps de métiers et c’est sans doute cela qui crispe certaines personnes», décrit-il, en accusant «le discours politique et intellectuel français d’aviver ces craintes». Son ordonnance? «On doit s’occuper de la question de l’interprétation religieuse et on ne peut faire l’économie ni de la question sociale, ni de la question de notre politique étrangère, en Irak, en Syrie, en Israël, ni de nos alliances avec les pays du Golfe. Il faut également trouver un récit commun qui permette que les musulmans français éprouvent ce sentiment d’appartenance et il est urgent que la laïcité, appliquée totalement et de façon égalitaire, intègre l’islam.» Problème: nos hommes politiques ne veulent rien avoir à faire avec lui. Exemples: en 2011, Martine Aubry fait retirer sa signature d’une pétition qui comportait celle de Tariq Ramadan; et, en mai 2013, Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, et Najat Vallaud Belkacem, ministre des Droits des femmes, annulent leur venue à l’Institut européen de Florence lorsqu’ils apprennent que Tariq Ramadan interviendra à la tribune lors de la séance pleinière réunissant 500 personnes. Dans la foulée, c’est aussi leur rendez-vous avec Matteo Renzi qui saute. En 2015, Tariq Ramadan n’aura donc pas reçu de coup de téléphone. Ni de Matignon ni de la Place Beauvau. Et il n’en recevra pas. «Ni la gauche ni la droite ne m’appelleront. On diabolise mes positions à cause de mes critiques de la politique intérieure française, de mes critiques vis-à-vis d’Israël et des incohérences de la politique étrangère. Je ne me cantonne pas au domaine strictement théologique alors on préfère l’évitement en répétant que je suis le petit fils d’Hassan al-Banna [le fondateur des Frères musulmans en Égypte] et que j’aurais un double discours.» En fait, cela fait plus de dix ans que la rupture est profonde et quasi définitive entre Tariq Ramadan et une grande partie des élites françaises. Première séquence: le 3 octobre 2003, dans une «Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires» publiée sur le site Oumma.com, il accuse un certain nombre d’intellectuels juifs français (ou au nom supposé juif comme Taguieff) de prendre un «positionnement politique [qui] répond à des logiques communautaires, en tant que juifs, ou nationalistes, en tant que défenseurs d’Israël». Autrement dit, Tariq Ramadan retourne l’accusation de communautarisme portée contre les musulmans français à l’endroit de ces intellectuels juifs. C’est le scandale. Tandis que Bernard Kouchner traite Tariq Ramadan de «crapule intellectuelle», le président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) Patrick Gaubert le qualifie de «raciste»: «Ce qu’il dit est inacceptable aujourd’hui [...] Il essaye d'exister et de jouer un rôle sur la scène française en utilisant la même rhétorique que M. Le Pen en son temps quand il désignait des journalistes à la vindicte en raison de leur patronyme juif.» «L’encombrant Tariq Ramadan», écrit alors Claude Askolovitch dans Le Nouvel Observateur, qui pose la question: «Antisémite, Ramadan? Ou tellement marqué par une vision communautariste du monde qu’il plaque sur les autres sa propre logique?»